Tueur-jonquilles
Éditions Jacques Antoine
Bruxelles, 1984
ISBN 2-8713-2014-4


Michel-02
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bibliographie








LA PAIX DES CHIENS



Qui a réellement connu Fabian Ravaux ? Qui l'a aimé ? Qui l'a trompé ? Est-il important de fouiller la mémoire d'un homme amené au suicide ?
Rien n'est moins sûr.

Et cette femme enfouie dans les sables du passé, est-il raisonnable de l'exhumer ?
Mais Fabian n'excelle que dans le paradoxe. L'imaginaire est son domaine. Cécile est son unique amour. Fabian Ravaux ? Une énigme laissée dans la mémoire de ses proches. Seul le hasard auquel il se livre délibérément le fera accéder à lui-même.


EXTRAIT

Non, ce que je voulais vous dire, c’est qu’il gardait dans mon bureau le même regard glacial, perçant, des yeux diamant vous dis-je, tranchants, inquiétants. Alors, oui, je l’ai éconduit dans un cortège de menaces et d’invectives, un peu désarçonné, je l’avoue, par son attitude hautaine. Ailleurs, il était toujours ailleurs, Ravaux : jamais là où et quand on le réclamait. A croire qu’il avait une seconde vie qu’il vivait en même temps que la sienne. Et elle le fatiguait, cette vie-là ! Non, je n’ai pas oublié la pâleur de son visage, le désordre de ses cheveux, sa maigreur, son dos voûté. Ah ! si vous saviez, tous ces professeurs d’éducation physique qui ont voulu le redresser. Mais il ne voulait pas être « redressé », d’aucune manière que ce fût, même qu’il avait l’air d’implorer quelquefois pour qu’on le laisse, pour qu’on s’accorde à lui laisser, avec le dos voûté, le regard de haine et de tristesse qu’il jetait sur tout et sur tous, ce regard qui trahissait ses rires d’enfant. Car ce conflit avec les autres – il tend le doigt : un doigt boudiné, pas très net, avec un reste d’encre sur l’ongle mal taillé – ne l’a-t-il pas commencé avec lui-même ? Il ne s’aimait pas beaucoup, Ravaux, n’est-ce pas ; peut-être bien qu’il se détestait. Rien de concordant dans son attitude : des gestes qui démentent les paroles, ou l’inverse… Des yeux qui contredisent et qui implorent et au-dessus, un front haut, plissé ou lisse, toujours en désaccord avec le pli de la bouche.  Comique ? Tragique ? Je ne sais pas. Il faudrait voir ses notes. Vous demanderez à ma secrétaire. Non, rien de particulier à ma connaissance. Doué ici, affreux là-bas, elle était sans mesure la fourchette de Ravaux !

Monsieur le Directeur étendit les jambes, s’enfouit plus profondément dans son fauteuil, les doigts croisés, les yeux fermés, comme dans un moment d’intense réflexion.

- « L’Indien » qu’ils l’appelaient, les autres, ou aussi « La Fouine ». Son côté sournois sans doute, peut-être aussi parce qu’il les laissait sans ressources, il les asphyxiait par son silence. Vous comprenez ?




Pour son deuxième roman, La Paix des chiens, Michel Joiret a choisi de dessiner l'étonnant caractère d'un étranger au monde. Fabian Ravaux, son personnage, a toujours refusé de se laisser réduire à ce qu'on attendait qu'il soit. Du coup, personne ne l'a jamais compris, et jusque dans la mort il apparaît extérieur à tout ce qui l'entoure.
— Fabian porte en lui une révolte terrible, qui ne se manifeste pas par la violence, mais par le détachement. Son comportement semble curieux. Mais le monde dans lequel il vit, il l'a déjà quitté à sa manière. Alors, il décide de s'en aller pour de bon.
Michel Joiret acquiesce quand on lui demande s'il est révolté comme Fabian — ou si Fabian est révolté comme lui. Dans un roman inédit (il en a écrit trois depuis celui-ci), Michel Joiret raconte l'histoire d'un homme qui sent se creuser un fossé de plus
en plus profond entre les autres et lui. Il l'a appelé La Différence. Un titre qui lui ressemble, comme il ressemble à Fabian Ravaux.
— Il y a une telle dysharmonie entre les choses qu'on a en soi et ce qu'on côtoie dans la société... On communique par les mots, bien sûr, mais quels mots ? Qu'est-ce qu'on fait avec les mots ? Chacun y met une réalité différente, en utilisant pourtant les mêmes mots... Ce qui est passionnant par contre, c'est quand on peut arriver à se dire la même chose dans des langues différentes.
C'est une expérience que Michel Joiret a parfois connue, notamment en Tunisie où il vécut un peu, et dont il fit le décor très présent de son premier roman, Leila. Cette fois, la personnalité des lieux s'efface derrière les êtres.
— L'action se passe aussi en Tunisie, mais c'est plus discret. C'est ce que j'ai voulu, pour obtenir un décor neutre, qui ne retienne pas trop l'attention.
Ce qui retient l'attention, par contre, c'est le mécanisme reliant les chapitres entre eux pendant la plus grande partie du roman ; le dernier mot d'un chapitre est le premier du suivant. Mais dans un des deux chapitres, le narrateur est Fabian Ravaux lui-même, et dans l'autre personne qui l'a bien connu — ou qui croit l'avoir bien connu.
J'aime bien les moteurs deux-temps. On ne fonctionne jamais de manière uniforme. Tant qu'il y a un mot qui annonce la suite, il y a continuité. Ensuite, cette continuité disparaît...

L'individu en rondelles
La voix du personnage principal est prise ainsi dans une multitude d'autres voix, comme si les êtres qui avaient côtoyé Fabian Ravaux pendant son existence répondaient à une enquête menée à son sujet.
— La forme d'enquête m'a beaucoup intéressé. Dans la vie, on passe en effet une bonne partie de son temps à se justifier. Et j'ai trouvé intéressant que cette justification passe dans le roman sous forme d'une enquête. On y découpe l'individu en rondelles. C'est une démarche assez moche... On veut savoir qui étaient les gens, et on n'y arrive pas. Fabian avait un secret, qu'on n'apprend pas comme ça.
Une chose apparaît d'ailleurs très vite : toutes les voix qui entourent celle de Fabian brouillent les pistes, et seule compte vraiment la vérité du personnage.
— Toutes les autres voix sont fausses. Et chaque personne qui parle, c'est un système social qui tombe. Seul le serveur du restaurant, à la fin, qui a à peine vu Fabian, a probablement raison. Les autres se sont trompés. Lui a compris que Fabian jouait un incroyable coup de poker : un week-end contre une vie. Ce coup de la roulette russe m'intéresse beaucoup. Il faut savoir ce que la vie représente : des jours qui défilent ou des moments d'élection...           '
Pour Michel Joiret, le personnage de Fabian est un peu le modèle de l'artiste. Et tant pis s'il n'est pas vraiment un écrivain, un peintre ou un musicien ! L'essentiel, c'est qu'il ait cette sensibilité particulière pour laquelle la société le condamne tacitement.
— L'artiste dérange, îl ne produit rien, c'est le champion de l'inutile. Fabian a, comme l'artiste, une sensibilité qu'il ne sait pas où mettre. Il la porte comme un fardeau. Il est sans cesse en éveil... H a aussi tout un côté romantique, pour qui la vie est un roman. Tandis que pour moi, le roman, c'est la vie.
Pierre Maury
LE SOIR

*

Michel Joiret est un romancier de l'amour dans la douleur et dans l'échec. Son deuxième roman « La paix des chiens » confirme, avec autorité, ce que le premier, « Leila », avait laissé apparaître. Voilà un auteur de talent, attachant, qui sait raconter une histoire et y donner à entendre, avec une sincérité poignante, les plus enfouis battements de cœur, là où s'inscrivent les meurtrissures, la solitude, les révoltes, le désespoir, le rêve fou d'être reconnu pour ce que l'on est et aimé de la manière dont on aime...
Fabien Ravaux ressemble-t-il à Michel Joiret ? Sûrement oui. Fabien Ravaux est un homme dont personne n'a jamais su grand-chose parce que personne ne l'a jamais regardé comme il aurait voulu être regardé. Il est un homme amer qui ne se sent bien nulle part à force de ne jamais voir l'important là où les autres semblent invariablement le saisir : dans une banalité sans aspiration ou grandeur.
C'est en balayant sa mémoire que l'on va apprendre à découvrir cet homme bourru, au comportement étrange, qui fut un enfant seul et que l'amour d'une femme qui fut sa femme a illuminé de la plus fulgurante des émotions, le laissant à jamais blessé au corps et à l'âme de n'avoir pas su la retenir. « Ah ! Qu'il est terrible d'être un canard à qui l'on a appris à voler, dit-il, qui devient mouette, puis épervier, et qui renonce à son état pour redevenir canard sans cesser d'oublier que le vol le plus haut ne lui appartient pas ».
Par bribes, à travers de courts moments de sa vie, sous l'angle du regard des autres ou sous le sien, toutes époques imbriquées de l'enfance à l'ultime défi, on va peu à peu cerner, au plus intime de ses révoltes et de ses tendresses, une sorte de gros chien affectueux aussi , prompt à aboyer qu'à guetter une caresse sur la tête. C'est un homme qui voudrait vivre sa vie comme les moments privilégiés qu'il en a connus. C'est surtout, un homme épris d'absolu, semblable à beaucop d'autres, mais refusant, avec un peu plus d'âpreté que d'autres, la médiocrité de petites vies sans histoires et sans élan. S'il semble toujours replié dans sa carapace et infirme de la vie telle qu'elle se vit, c'est moins par indifférence à qui que ce soit que par incapacité à marcher au pas rythmé, convenu et aveugle de ceux à qui il ne reste souvent, pour compenser leur
envies manquées, que de sombres aigreurs ou de lourdes grisailles.
Michel Joiret fait-il avec arrogance le procès de toute l'humanité ? Il a bien sûr trop d'humour pour cela et s'égratigne trop volontiers lui-même. Mais il fait assurément le procès d'une certaine manière de ne pas vivre. Et il le fait avec un curieux mélange de douceur et de violence, mais aussi avec quelque chose de railleur dans le ton qui fait crier le livre.
Ecrivain de chez nous, Michel Joiret est un écrivain qui ne ressemble qu'à lui-même.
Prenant, plus que dans « Leila », ses distances avec un style trop littéraire, imposant avec maîtrise une forme d'aller et retour dans le temps il s'affirrne dans l'écmure abrupte et claire de l'écrivain qui sait parfaitement où il va et comment s'y faire suivre.
Monique VERDUSSEN.
La Libre Belgique

*

«La paix des chiens» est un roman « deux temps » comme Joiret les aime. Dans une auberge retirée, Fabian Ravaux décide de vivre deux jours exceptionnels avec une femme qu'il a connue autrefois. Toute une vie médiocre contre les moments courts, mais flamboyants. A quel prix un homme peut-il se permettre d'infléchir ainsi le cours
des choses ? Au prix le plus élevé...
Quant à l'enquête que mène un inspecteur de police afin de trouver les causes de la disparation de Fabian Ravaux, elle nous révélera d'étranges témoignages de vivants et de morts. Mais qui Ravaux était-il donc ?
Fidèle à l'idée que le grotesque et le sublime tracent en parallèle les signes de l'existence, Joiret tient parfois des propos grinçants sous le couvert d'une tendresse
absolue. Pour l'auteur, la communication entre les personnages est illusoire... Plus que jamais, l'enfer, c'est bien les autres, mais plus que jamais la tendresse appelle la tendresse. Cette absolue contradiction, Michel tente de la résoudre dans son dernier roman avec une finesse d'analyse exceptionnelle. Issu de la poésie, l'auteur garde le sens de l'image juste, le goût de la couleur et la passion des rythmes.
D'une lecture passionnante, « La paix des chiens » est bien un roman de ['aventure avant tout. Et quelle aventure ! Celle du temps qui passe beaucoup moins vite pour certains, celle des moments parfaits, des instants parallèles, des rendez-vous manqués et des rencontres définitives.
L'écriture est étincelante. On note à chaque page le choix du mot « juste », de la formule « définitive ». Sarcastique et tendre, Michel Joiret appartient bien à la génération qui se souvient de Baillon et de Ghelderode. En outre, la sensibilité très vive de l'auteur lui permet de nouer entre les êtres des relations subtiles dont il est passionnant de saisir les nuances.
On lit « La paix des chiens » avec passion. On se trouve devant un roman « moderne », « actuel », mais qui ne suit pas le catéchisme littéraire. Bref, un roman qui plaira à de nombreux lecteurs.
Nord-Éclair