Heure-fourche
Éditions Bernard Gilson
Collection micro-romans
Bruxelles, 2000
ISBN 2-87269-115-4
170 pages


Michel-02
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L'HEURE DE FOURCHE



Une enquête en cours mène irrésistiblement le commissaire Théodore Saint-Loup au monde de l’école qu’il connaît fort mal… Autour des étangs d’Ixelles,  on ne rencontre pas seulement des promeneurs et des couples enlacés. Il y a aussi quelques vieilles aux fenêtres, et des rancunes plus tenaces et plus dures que le silence…



EXTRAIT

Paf ! Un bruit sourd sur la vitre.
Théo soupire et pivote lentement son fauteuil. Il sait ce qu’il va découvrir et recule sciemment le moment où son œil exercé fixerait la fenêtre centrale de son bureau.
Il ne s’est pas trompé ; une traînée jaunâtre languit, sinue sur le carreau avec des langueurs de reptile, s’y replie et trace une arabesque saugrenue, dégouli-  nante.

Nom de Dieu de nom de Dieu, les vaches !
 
  Un œuf évidemment, lancé avec adresse par un des manifestants et qui s’est  écrasé contre la vitre.
 Déjà que la façade de l’hôtel de police de la rue du Marché-au-Charbon accumulait les tavelures de tomates pourries, d’œufs collés, il ne manquait plus que les fenêtres, et bien entendu, celle de Théodore Saint-Loup, Commissaire principal de ‘arrondissement de Bruxelles.
La porte s’ouvre rapidement :
Vous avez vu, patron ?
Evidemment ! Tu me prends pour qui ?

Justin Van Gaal, premier inspecteur, vient de rater son entrée. Il rosit en silence tandis que Théo regarde dans la rue à l’angle de la fenêtre, le nez sur un voile pisseux, qui avait dû être blanc autrefois et qui maintenant est immonde. Il prend conscience de l’air contrit, pitoyable de son adjoint et il regrette son mouvement d’humeur. Il grommelle, comme pour lui-même :

Faut dire que depuis le matin, ils me tapent un peu sur les nerfs ces paroissiens-là !
Et si on les dispersait, commissaire, j’ai une dizaine d’hommes en bas, ça devrait suffire.



Trois auteurs ont choisi Bruxelles comme cadre de crimes divers et autres stupres, et confié les enquêtes à des flics aux profils pour le moins discordants. Théo Saint-Loup, le commissaire principal que Michel Joiret (qui signe ici son premier polar évidemment inspiré par une récente actualité) a engagé dans L'Heure de fourche, est « un épicurien désespéré qui coucherait finesse et gravité dans un même lit » et qui, révérence parler, va aux putes comme on va se flanquer une cuite au bistrot pour dissiper les menaces d'un problème existentiel. Pour l'heure, son vrai problème, ce sont les « comités blancs » (si bigarrés par ailleurs) qui bombardent ses fenêtres de tomates et d'œufs pourris pour stigmatiser l'impuissance de la police à élucider des enlèvements de fillettes. Problème qui s'aggravera encore avec la disparition d'une écolière maghrébine, un an après celle d'une de ses condisciples du lycée Flagey. C'est en effet aux alentours des étangs d'Ixelles et de l'ancien INR et, notamment, dans les milieux d'immigrés, que l'enquête piétine et s'enrichit encore d'un meurtre avant de s'orienter vers un dénouement spectaculaire et inattendu. On suit avec plaisir l'auteur dans cette balade à travers un des quartiers les plus vivants et les plus contrastés de la capitale. En romancier chevronné, Joiret campe finement des personnages fantasques, ménage ses effets avec art, et l'on se plaît aussi à partager l'indulgente complicité qu'on lui devine avec celui qui mêle l'astuce d'un enquêteur valeureux aux désarrois d'un grand enfant en mal d'affection. C'est aussi pour lui l'occasion, toujours à travers le regard de Saint-Loup, de préconiser une approche lucide et respectueuse des cultures différentes, de souligner sans prêchi-prêcha la stupidité foncière du racisme, de brocarder certains travers du milieu enseignant (qu'il connaît bien) ou encore de dénoncer les dérives majuscules de certaines sectes.

Ghislain Cotton,
LE VIF/L'EXPRESS, 11/8/2000


Le Vif