Littérature belge


Michel-02
Retour à la
bibliographie








ESSAIS



Michel de Ghelderode, dernier mystificateur de l'humain, La dryade, 1961
La poésie française de Belgique, de 1880 à nos jours (en collaboration avec Robert frickx), Nathan & Labor, 1977
La Mer du Nord, du Zoute à La panne, art de vivre et gastronomie, Le Pré aux Sources, 1993
Marcel proust, la Nature, un espace réservé dans l'œuvre du temps, in: Les écrivains et la nature, Le Pré aux Sources, 1998
La Littérature belge de langue française, Didier Hatier, 2000



LA  MER  DU  NORD,  DU  ZOUTE  À  LA  PANNE
Art de vivre et gastronomie


Au café-brasserie du Parc, à Ostende, le temps semble s'être arrêté. Depuis 1930, rien n'a changé. Ni le bar en acajou, ni les tables de marbre vert, ni les hauts cafés-filtres plaqués argent. On y rencontre des écrivains, des peintres, Hugo Claus aujourd'hui comme jadis James Ensor ou Permeke. Avec son style Art déco, il est le témoin d'un art de vivre balnéaire qui n'a jamais disparu. Même si la côte belge n'est plus vraiment ce qu'elle était. Si le béton a envahi la digue plus sûrement que les élégantes maisons à tourelles et pignons qui en composaient le charme. Et si le hamburger-frites a détrôné auprès des jeunes la moule et la glorieuse croquette aux crevettes. Pourtant, grands et petits communient depuis des générations dans le même attachement à la mer du Nord. Voyages saisonniers, vacances, loisirs, plaisirs, dont on ne revient pas indemne. On y mange, on y boit comme nulle part ailleurs, mais surtout tous les sens s'y libèrent, nous livrant  une  gamme  infinie d'odeurs, de saveurs, de sonsde couleurs, de sensations, sauvages et culturelles à la fois.
Comme Proust à travers le moelleux d'une madeleine, Michel Joiret, écrivain-poète, est parti à la recherche de notre mémoire balnéaire collective. Via un kaléidoscope d'images dont la plupart sont liées à l'enfance. Du Zoute à La Panne, il remonte le temps d'un art de vivre et d'une gastronomie où chacun peut se retrouver en état d'appétit. Il n'existait pas à ce jour d'ouvrages aussi jouissif et passionné sur nos plages, atmosphère, légendes, folklore, habitudes, recettes de vie et de cuisine mêlées.
Michel Joiret l'avoue. Quand il fait le tour des plages, il est souvent déçu — Torremolinos n'est pas loin, hélas ! Mais en- vers et contre l'uniformité d'un paysage reconstruit après-guerre, abîmé, resserré, le charme agit encore. Par instants, par endroits, par saveurs. A Ostende surtout, où l'odeur du passé imprègne tout. Le port, les quais, les marchands, la criée aux poissons, les vieux hôtels, en majesté, les cafés étonnants — dans la Langestraat, il en est un où on ne parle que le français. C'est le Grand Siècle qui fascine Michel Joiret; le Kursaal d'autrefois, avec la magie des lumières, des parquets, des bouchons de Champagne qui sautent. Paris... à côté d'Ostende. Et puis comment ne pas imaginer la haute silhouette de Léopold II le matin sur la plage, telle que l'histoire l'a immortalisée. Ou celle d'Ensor, le créateur du surprenant et toujours bien vivant Bal du Rat Mort, défi lancé à l'hiver et au temps qui
passe.
Gastronome, on le devient à la mer du Nord... en confectionnant, enfant, des gâteaux de sable, en « cueillant » au pied des brise-lames des moules et des crabes qu'on met dans des seaux en plastique, en se léchant les doigts qui ont un goût salé. Plus tard, on déguste paresseusement des crevettes en cornets dans un bistrot face à la mer, avec une Rodenbach mousseuse. On a encore dans l'oreille la voix du marchand de choux à la crème qui criait « boules de l'Yser » et après-guerre, « boules de Berlin », son plateau sur l'épaule. Et qui ne connaît pas le rituel des pistolets croquants des petits déjeuners côtiers reste un étranger dans son propre pays. De la tomate-crevettes à la gaufre en forme de cœur de la mère Siska au Zoute, des babelutes aux fruits de mer en chocolat, des poissons en pagaille à l'onctuosité du beurre de Dixmude, c'est la mer tout entière que l'on mange. Chaque village de la côte affiche une cuisine de tradition, de famille. On mange et on se souvient... Certains prétendent qu'à Blankenberge, on sert les meilleures moules du littoral. Un autre ne jurait que par les croquettes aux crevettes de l'Hôte royal à Coxyde qui, hélas, disparaît aujourd'hui sous la pioche des démolisseurs. Qui le remplacera ? A chacun sa plage préférée, sa table, ses souvenirs ses saveurs, ses hôtels, ses aventures, ses amours. La vie gourmande, dit Michel Joiret, ne s'arrête pas aux seuls plaisir de la bouche... C'est le propos de ce livre que de lâcher dans votre tête tous ces oiseaux que vous y faites dormir depuis si longtemps.

Josiane VANDY
LE SOIR

*

Interview dans la revue "Le Lion"
Juillet-août 2003


Lion-1
Lion-2
Le Lion : La « mer du Nord », comment la définiriez-vous ?

Michel Joiret : Comme à la fois une réalité et un mythe. Et c'est ce qui fait une partie de sa singularité. Réalité, avec le front de mer, ce mur de béton qui tourne le dos au plat pays et masque jusqu'au dernier moment la mer tant désirée, la digue, la plage, les restaurants, les hôtels, les pensions, et l'eau elle-même bien sûr. Mythe, avec ce qui se cache derrière tout cela, soit un désir d'ailleurs, d'un ailleurs révolu qui puise ses racines dans ('enfance, et dans le paradis perdu de l'âge tendre et de l'unité familiale.

Le Lion : La mer du Nord, on y revient toujours.

Michel Joiret : La mer du Nord incarne un fantasme qui est partagé par tous les Belges, d'où qu'ils viennent, et qui reste encore leur domaine. Elle a été, reste et restera, espérons-le, un lieu initiatique qui suscite une douce nostalgie : celle des premiers pas dans le sable, du premier décorticage de crevettes, du premier goûter sur la plage - une exclusivité de la "côte", faut-il le rappeler -, de la première gaufre, de la première file pour les pistolets du matin et, bien évidemment, du premier bain. Cette charge nostalgique se retrouve aussi dans l'environnement avec les restaurants décorés comme des bateaux et leurs petites lampes, qui offrent un confort rassurant. apaisant où la conversation se fait toujours à trois : le couple n'est jamais seul, car il y a toujours la mer, omniprésente.

Le Lion : La table côtière est généreuse…

Michel Joiret : Les appellations des menus sont amusantes à analyser, car elles conjuguent parfois les extrêmes : on parlera ici de « petite marmite du pêcheur », référence émouvante à un métier rude et héroïque en voie de disparition; ailleurs, de la « grande couronne de Neptune », somptueux montage de fruits de mer offerts par le dieu tutélaire de l'océan. Le contentement de l'estomac est omniprésent sur la digue. Les restaurants, du moins ceux qui ne se piquent pas de proposer l'inconcevable « bouillabaisse de la mer du Nord », les petits hôtels, les estaminets et les pensions de famille perpétuent une cuisine bourgeoise qui a été celle de nos grands-parents ou de leurs propres parents. Cette cuisine est simple mais généreuse. Elle fleure bon l'authenticité que chantait Léo Ferré dans sa chanson
« Ostende » : « Mais voilà qu'une odeur de bière, de frites et de moules marinière m'attire dans un estaminet ».

Le Lion : Les poètes n'ont pas été indifférents à la mer du Nord.

Michel joiret : La mer, quelle qu'elle soit, a toujours attiré les poètes, les écrivains, les cinéastes, les artistes. La mer c'est la finitude d'un monde, le Finistère breton par exemple (« finis terrae »), ou le commencement d'un autre, le rêve d'un ailleurs sous les tropiques par exemple. Je dirais que la mer du Nord appartient à la première catégorie. On y vient pour la contempler, rester immobile face à elle, avec une certaine tristesse vague qu'inspire l'inéluctabilité du destin. Elle est aussi la destination nécessairement anonyme des amants, un peu à l'image des amoureux côtiers par excellence que sont toujours TijI Uylenspiegel et Nelle. Elle est aussi l'étape ultime dans la malédiction des poètes ou des déchus à l'exemple du prince Charles de Belgique. Elle porte en elle une certaine idée de la mort.

Le Lion : La mer du Nord est-elle toujours fréquentable ?

Michel Joiret : Certainement, car les traditions demeurent, comme la fête de la crevette à Oostduinkerke. La côte n'est pas Marbella. On y vit un tourisme de masse, mais à taille humaine. On y trouve des produits qui se sont heureusement diversifiés. On flatte le goût et on aiguise l'appétit, même sur le pouce. Après tout, déguster les
crevettes, debout, devant les bâtiments-molosses qui vous mènent à Douvres ou Folkestone, n'est-ce pas l'hygiène du sage ? A vous de juger. Je suis convaincu que notre mer du Nord a encore de beaux jours devant elle. Il faut y revenir, redécouvrir Ensor, reparcourir la jetée d'Ostende ou revoir le film de Brel, « Franz », qui est la plus belle des évocations de notre bien belge côte.


LA  LITTÉRATURE  BELGE  DE  LANGUE  FRANÇAISE


Moins enserrés dans une tradition classique que les écrivains de France, nos auteurs sont aussi prompts à la subversion, plus tentés par l’avant-garde. Le cas d’un Clément Pansaers est caractéristique à cet égard.
 
Que la même littérature ait produit un De Coster, un Maeterlinck, un Van Lerberghe, un Ghelderode, une Suzanne Lilar, un Charles Plisnier, un Marcel Thiry, témoigne à la fois de sa vitalité, de sa variété, de son originalité, mais aussi de l’impossibilité de la définir en catégories rigides et en quantifications étroitement exclusives…


EXTRAIT DE LA PRÉFACE DE ROLAND MORTIER

*
*   *
Depuis plus de vingt-cinq ans, depuis la parution du « Que sais-je? » sur la littérature belge qu'avaient publié en 1973 Robert Burniaux (alias Jean Muno) et Robert Frickx, l'on attendait un ouvrage sur le même sujet qui soit à la portée du large public, utilisable dans l'enseignement général et qui parvienne à rendre compte des lettres belges dans leur diversité.
On a beaucoup écrit sur le sujet depuis lors. Peut-être n'a-t-on même jamais autant écrit mais soit les textes étaient par trop spécialisés soit ils s'avéraient insuffisamment objectifs  pour remplir la fonction d'un véritable manuel, qui suppose un certain souci d'éclectisme sans œillères partisanes et le désir de susciter la curiosité de tout un chacun plutôt que la volonté de polémiquer avec les incontournables happy few.
Ce manque est à présent comblé par un fort volume de près de cinq cents grandes pages, intitulé, ce qui est déjà un message en soi, « Littérature belge de langue française ».
Les auteurs ont donc choisi leur camp dans une querelle entre ceux qui reconnaissent une spécificité belge à ce qui s'écrit ici, et ceux qui n'y voient qu'un avatar de la littérature française, conviction défendue par les tenants d'une « littérature française de Belgique ».

L'HISTOIRE BELGE EN CINQ TRANCHES

Michel Joiret est maître de l'ouvrage. Il y a injecté beaucoup de travail et de passion, de sens didactique aussi. En collaboration avec Marie-Ange Bernard, il a tenu à cadastrer ce territoire selon des balises historiques qui excèdent largement le champ de la littérature, et même de la culture au sens strict
Après un prologue Qui rend compte de ce qui s'écrivit dans nos contrées du Moyen Age à l'indépendance, et d'où n'émerge qu'un seul nom notoire, celui du prince de Ligne, il divise ensuite le temps entre 1830 et nos jours en cinq grandes périodes, dont la dernière, qui commence en 1970, est placée sous le fronton de « La Belgique
et après... ». Comme nos chroniqueurs sont suffisamment à la page pour faire mention de la Palme d'or aux frères Dardenne, on voit qu'ils tiennent compte du dernier carat de nos sensibilités... En dehors de ces introductions générales qui brossent aussi bien le contexte socio-politique que révolution dans les autres arts, l'ouvrage consiste avant tout en un choix anthologique. Les auteurs retenus sont, dans la grande tradition, présentés par un échantillon de leur œuvre, forcément arbitraire, mais susceptible de frapper, voire d'intriguer le lecteur, donc de l'amener à y aller voir par lui-même.

UNE ENTREPRISE PIONNIÈRE

Le choix des auteurs peut donner lieu à controverse, bien évidemment. Si l'on se réjouit des noms qui ont été retenus, et s'il n'y a que peu d'oublis regrettables (sauf dans la dernière génration, mais c'est la loi du genre, qui impose un minimum de distance), certains auteurs auraient pu être davantage mis en valeur. Pour ne parler que des disparus, des gens comme Steeman, de Boschère, Closson ou Gilles auraient, par exemple, mérité un meilleur sort.
Va-t-on pour autant chercher noise à un travail sans précédent, à une entreprise pionnière qui a de quoi aider les enseignants à aborder une matière encore trop négligée dans le secondai- re? Il faut savoir que dans les établissements francophones
belges, les élèves en savent infiniment moins que les jeunes flamands à propos des auteurs de leur communauté. Il y a donc là un grand handicap à surmonter, que ce livre soigné et remarquablement illustré par des œuvres  d'art de notre patrimoine rattrape sans conteste.

Un événement donc dans notre monde éditorial, un jalon dans la propagation de nos lettres auprès d'un large public. De quoi se réjouir sans faire la fine bouche.

Jacques DE DECKER
LE SOIR

Interview dans Paris-Match 28 octobre 1999

Paris-Match
La parution de «Littérature belge de langue française» est un événement. Car aucun livre grand public n'existait encore sur ce domaine richissime. Écrivain et enseignant, Michel Joiret nous offre une histoire littéraire qui est à la fois un manuel, une anthologie et un guide de découvertes passionnantes.

Paris-Match : La Belgique n'est-elle pas le seul pays au monde qui n'enseigne pas sa littérature nationale ?
Michel Joiret : C'est bien connu, les Belges sont rarement fiers d'eux-mêmes. L'explication est évidente : nous avons longtemps été un peuple dominé par de puissants voisins. Cette modestie est vraiment dommageable, particulièrement en matière culturelle. En Belgique, le monde des arts est très riche et nos lettres sont une mine d'or. La littérature belge est sans conteste la littérature francophone la plus riche hors de France, bien avant les domaines québécois ou suisse, et pourtant on ne l'enseigne pas dans les écoles belges ! Comment d'ailleurs faire enseigner une littérature par des romanistes qui ne sont même pas sérieusement informés sur sa légitimité ?

- Votre livre répond donc à un manque ?

- C'est vrai que les derniers manuels de littérature belge remontent à la première moitié du siècle... Avec ce livre, je voudrais contribuer à lui rendre un peu de son identité et surtout à rendre leurs racines littéraires aux jeunes lecteurs en leur faisant découvrir l'imaginaire des auteurs qui ont créé leur œuvre ici. Je voudrais aussi casser certains stéréotypes pervers. Dire que notre littérature francophone est d'origine flamande ou qu'elle est une littérature picturale, cela me paraît dangereusement réducteur...

- Quels sont alors les particularités, les points forts de notre littérature ?

Elle est d'une grande diversité, mais elle éclate surtout dans le surréalisme ou dans le fantastique. Pensez à Jean Ray ou à Thomas Owen. Ils évitent les décors gothiques sanglants, classiques au genre, pour l'enrichir d'une véritable introspection fantastique. Nos auteurs sont aussi plus individualistes que les Français, moins rassemblés en écoles, en groupes politiques. En fait, depuis l'Ulenspiegel du grand fondateur  qu'est Charles De Coster, notre littérature est d'abord une « littérature pied de nez ». L'écrivain belge est parfois amer et pessimiste, mais toujours avec beaucoup d'ironie et d'autodérision, comme un Jean
Muno...

- Un Jean Muno que vous avez fréquenté et bien connu, comme Marcel Lecomte ou Marcel Moreau...

- C'est vrai, j'ai eu la chance de côtoyer pas mal d'auteurs passionnants... Je crois que des livres comme L'Hipparion ou Mémoires exécrables d'un héros brabançon resteront et que Muno restera, à côté d'un Scutenaire ou d'un Ghelderode, l'un des grands écrivains belges.

- Puisque votre «Littérature belge de langue française» est aussi unguide, conseillez-nous trois romans belges facilement disponibles en collection de poche...

- « Madame Orpha » de Marie Gevers, « L'herbe à brûler » de Conrad Detrez et « Les
éblouissements » de Pierre Mertens. Par exemple...

Inteview par Christian Liebens.

En mars 2000, l'ouvrage s'est vu décerner

Le prix des Lecteurs de Notre Temps
Notre-temps-1
Notre-temps-2